J’aime pas le jaune !

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Voilà, malgré la pression médiatique et celle de ma conscience, je suis parvenu à le dire publiquement : « JE N’AIME PAS LE JAUNE ! »                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                             jaune 1 

A 15 ans déjà, je repoussais systématiquement l’idée de me laisser envahir par le jaune. Pourtant, lors d’une soirée de vacances bien arrosée et à cause d’un chagrin d’amour d’adolescent, j’ai pris une cuite en buvant 6 Pastis purs ! Le jaune m’a alors fait vomir et on me ramena dans un quasi coma éthylique.

Certes, ce souvenir lointain, mais resté accroché à ma mémoire comme une puce à son chat, peut expliquer mon aversion pour cette couleur. Mais continuant ma réflexion, je suis obligé d’admettre que, dans ma culture de syndicaliste militant dans le camp des « rouges » depuis 40 ans, le jaune évoque plus la traîtrise que la compassion.

Que s’est-il donc passé ?

À la suite de la grève générale du Creusot en septembre-octobre 1899, la sentence arbitrale signée par Pierre Waldeck-Rousseau le 7 octobre1899 autorise notamment la création de syndicats ouvriers à l’initiative de leur employeur . Les syndicats « rouges » (défendant la cause des prolétaires) les appelèrent « les syndicats jaunes ». Si l’origine du nom donné aux syndicats ouvriers créés à l’initiative des patrons est controversée, tous les acteurs reconnaissent le qualificiatif : Pierre Biétry tente même de fédérer ces syndicats à travers une Fédération nationale des Jaunes de France qu’il crée le 1er avril1902. Son slogan se résume en trois mots : « Travail, Famille, Patrie », devise qui sera reprise plus tard par Pétain et le régime collaborationniste de Vichy. Cette fédération est antisémite et d’extrême droite dès sa création. À la lutte des classes, les jaunes opposent la collaboration des classes au sein de « la grande famille du travail ». Après 1945 les syndicats héritiers des Jaunes sont dispersés et changent souvent de nom : Confédération générale des syndicats indépendants (CGSI), Confédération française du travail, Confédération des syndicats libres, Union française du travail, etc. Au nom de la productivité, la CGSI s’oppose aux nationalisations. Cette logique l’a poussée à dénoncer les fonctionnaires assimilés parfois à « une bureaucratie fainéante et gaspilleuse » et à proclamer la nécessité de l’économie de marché et du libéralisme.

Pour moi, donc, le jaune évoque d’abord les briseurs de grève.

Alors je comprends mieux pourquoi, en été, au jaune d’un zenith trop brûlant et aveuglant, je préfère mille fois contempler un coucher de soleil qui, malgré la baisse de la température qu’il engendre, éclaire le paysage d’une couleur chaude annonçant généralement la météo clémente du lendemain,.

Reste pourtant que le malaise me prend.

Je ne peux pas croire qu’en lançant le mouvement des « gilets jaunes », le choix de la couleur fut déterminé par les motifs que cette couleur m’évoque. Non, d’autant que d’emblée, j’ai jugé originale, bien ciblée et efficace, cette idée d’utiliser le gilet jaune pour marquer son soutien à une colère qui s’exprime soudain à propos, il est vrai, du prix du carburant et qui, par conséquent concerne tous les automobilistes… Ce signe de ralliement, identifiant d’une communauté qui ne se connaît pas a donné son nom grâce, il faut le reconnaître à la bienveillance de la presse, au mouvement de protestation.

Le malaise m’envahit pleinement et s’accompagne d’une question lancinante : Ne devrais-je pas être des leurs ?

«68 », que les 50 ans ont remis d’actualité cette année, me reviennent et me rappellent qu’ils ont été pour moi le déclic de mon militantisme, ma première élection, premier représentant des élèves au conseil de classe et première défaite devant des jaunes ! Pendant 6 semaines de fermeture du lycée, chaque jour a été pour moi un moment de formation : compréhension du monde de l’entreprise, élaboration des revendications, moyens d’action, participation aux débats contradictoires… Et puis arrive ce jour, où tous les élèves son convoqués à une assemblée générale qui doit décider de la continuité de la grève ou de la reprise des cours. C’est un père d’élève qui vient, seul, nous expliquer pourquoi il faut cesser la grève. Résultat : La reprise est votée à l’unanimité. Unanimité moins 3 voix : la mienne, seul à voter contre et celles des 2 autres délégués de ma classe que j’avais réussi à convaincre et qui ont fait l’effort de s’abstenir. Le parent d’élève s’est révélé être le patron de l’usine de textile Boussac d’Epinal. Le choc fut terrible : le jaune avait gagné.

Tous ces souvenirs ont provoqué en moi comme une répulsion naturelle à ce mouvement de protestation des « gilets jaunes » que je pressentais chargé de revendications plutôt « droitières », car spontanée, et suivie par des gens non organisés donc manquant sans doute de réflexion sur les réelles causes de leur détresse. Ils pouvaient être aspirés par des solutions simplistes comme l’extrême droite sait en répendre.

Les amalgames entretenus par les grands médias, l’expression ambiguë des manifestants, le rejet des syndicats et des politiques, tous ces éléments ont joué envers moi comme un repoussoir.

Pourtant, la question reste vive.

Après avoir passé 30 ans de responsabilités syndicales et dans le milieu altermondialiste, à agir pour que les populations se réveillent, bougent, réagissent, comment est-il possible de regarder en spectateur ces hommes et ces femmes qui crient leur colère, leur ras-le-bol et veulent se faire entendre ? D’autant que les raisons d’être en colère sont multiples et donc justifiées. Mon soutien et mon potentiel de sympathie est donc acquis à ce mouvement dès le début.

Mais le malaise est tenace. Si j’ai passé les barrages avec le sourire et le gilet jaune placé sur le tableau de bord, je me suis empressé de le remettre dans la boîte à gants dès sorti d’affaire.

Voilà que le mouvement ne s’arrête pas à la journée de mobilisation du 17 novembre. Il tient jusqu’au samedi suivant où les gilets jaunes sont invités à se rapprocher des lieux de pouvoir !

Le gouvernement leur répond calmement qu’ils ont le droit de manifester et met à leur disposition le champ de mars, sous la tour Eiffel, rien que ça !

On verra qu’aucun gilet jaune ne s’y rendra, montrant ainsi une détermination à ne pas se laisser endormir et un décalage énorme entre le mouvement et les réponses gouvernementales. Mais tous ne sont pas d’accord pour monter à Paris. Tous n’en ont pas les moyens. Qu’à cela ne tienne : ceux qui veulent et peuvent y aller, y vont, les autres continuent localement. Pas de polémique, pas de contestation des uns contre les autres, une leçon d’unité, de compréhension, de respect des idées… ce mouvement m’apparaît de plus en plus sympathique. Je le défends face à toute remarque négative à son sujet, exprimée par mes interlocuteurs rencontrés à toutes occasions.

Englué dans un dilemme psychologique qui me fige, je ne parvins pas à surmonter les freins qui m’empêchent d’enfiler le gilet jaune que, par ailleurs Sarkozy voulait imposer au motard que je suis.

Pourtant, si la population des gilets jaunes est diverse, hétérogène, si les revendications et les comportements peuvent parfois apparaître contraires à mes convictions, il y a, dans ce mouvement, une profondeur qui devrait inquiéter un gouvernement centré sur des réponses bien lointaines des véritables motivations. Les racines de cette colère devraient pousser les « rouges » à entamer une démarche de rapprochement avec ce mouvement selon 2 hypothèses :

Soit le mouvement est « droitier », poussant à des solutions xénophobes, libérales et belliqueuses vis à vis d’autres salariés par exemple. Alors il ne faut pas lui laisser la rue. Il faut participer, avec l’ambition de faire des propositions en expliquant et tentant de démontrer l’erreur que comporte ces solutions simplistes tout en défendant les valeurs telles que la réduction des inégalités, la fraternité et la solidarité, l’émancipation. L’approche doit se faire dans la fraternité justement car il ne s’agit pas d’hommes et de femmes de pouvoir, mais bien d’hommes et de femmes qui souffrent et qui n’en peuvent plus.

Soit, la seconde hypothèse, le mouvement résulte de plus de 30 ans de politique ultra libérale aggravant les inégalités, offrant aux profits privés le patrimoine public des entreprises et établissements collectifs, ravageant les territoires ruraux, mettant en concurrence les travailleurs, dégradant honteusement les conditions de travail, jetant à la poubelle bon nombre de droits acquis par les salariés, dégradant les services de santé et permettant à des Bernard Arnault d’atteindre des niveaux de rémunération de l’ordre de 3 millions d’euros par heure, et qu’à force de courber l’échine, une partie de la population exprime haut ce que la majorité ressent sans pouvoir l’identifier. La prise de conscience peut alors s’élargir dans le dialogue que les plus avertis (les rouges, donc) devraient entretenir avec les gilets jaunes.

Quand, parmi les revendications concrètes énoncées par un « jaune » interviewé j’entends « le rétablissement de l’ISF », je me dis qu’on est loin de la simple diminution du prix du carburant.

Un autre exemple m’a beaucoup touché : Une femme d’une cinquantaine d’année, qui n’a jamais participé à une manifestation, répond à la question précise du journaliste « Quelle décision concrète Macron devrait prendre pour que vous arrêtiez le mouvement ? », elle répond : « Qu’il nous donne des perspectives, qu’il redonne l’espoir et un avenir à nos enfants, qu’il mette fin à la précarité ! »

C’est plus qu’un programme de quinquénat.

Cette dame n’est, en théorie, pas près de cessez le mouvement. Mais elle exprime là, la profondeur des racines de la colère qui l’anime.

Certes, ce mouvement peut rapidement s’essouffler, certes le pouvoir à les moyens d’endormir la plupart des gilets jaunes et de résigner les plus combatifs, mais il ne résoudra pas ce qui nourrit ce mécontentement grandissant parce qu’il n’en a pas la volonté. Même si le mouvement s’endort vite ou après quelques soubresauts, il ressurgira et le temps est compté.

Je me souviens que l’année 1967 a vu battre le record de nombre de journées de grève depuis le début de la 5eme République et quasiment aucune n’avait permis de gagner quoi que ce soit.

Le « rouge » que je suis refuse de jouer le rôle du jaune, mais les faits sont là : la colère s’exprime sans que les syndicats y soit pour quelque chose, ils en sont même exclus. C’est le moment peut-être d’en profiter pour revisiter certaines certitudes.

Il y a sûrement des choses à changer en profondeur dans les pratiques et stratégies syndicales et politiques qui ont échoué pendant les 30 dernières années dans leurs tentatives de rassembler davantage les travailleurs et leur volonté de résister à toutes les mesures ultra libérales.

Mais pour moi, hélas, face à cette incapacité apparente des masses laborieuses à s’unifier, à accepter la diversité des points de vue tout en restant intransigeant sur quelques valeurs inébranlables comme la solidarité et la fraternité, mon esprit combatif est devenu pessimisme aigu.

Les luttes sont nécessaires mais les forces sont inégales.

C’est, en tout cas, ce que Jean pense.

 

 

 

 

 

Un commentaire

  1. Drot

    26 novembre 2018 à 15 h 13 min

    Salut Marc,
    Le gilet jaune s’est aussi ce que l’on met en cas de détresse,de panne,pour être visible et se signaler aux autres.
    Le problème c’est de comprendre pourquoi effectivement les syndicats et les partis sont exclus de ce mouvement?
    L ‘histoire des 40 dernières années devrait nous éclairer….mais pas seulement .Les travailleurs ( c’est large…) veulent prendre directement part au débat et cette nécessité poserait elle problème aux dirigeants de ces structures?
    Bien sûr cela devrait s’accompagner de formations que les citoyens peuvent s’approprier de plus en plus rapidement .( les temps changent).
    Amitiés et merci pour tes analyses(j’ai perdu ton no de téléphone).

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