Emotion différenciée.

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Par pudeur, par respect, j’ai souhaité resté silencieux et ne pas réagir aux attentats du vendredi 13 novembre. D’abord parce que ce qui s’est passé remet en cause gravement ma croyance concernant les vendredis 13. J’avais déjà un doute, je n’ai jamais gagné au Loto un vendredi 13.

Et puis, j’avais l’impression de ne pas me sentir concerné aussi fortement que pour l’attentat perpétré contre Charlie Hebdo.

Bien sûr, l’information m’a choqué, bien sûr, j’ai cherché à comprendre, bien sûr j’ai pensé aux victimes, bien sûr, je prends la mesure des événements, bien sûr je comprends l’empressement des autorités à prendre des décisions, bien sûr je comprends le deuil national…

Mon indécente relative indifférence m’a gêné, m’a interpellé. Dans cet unisson de chagrin, de solidarité envers les victimes, de courage démultiplié de tous les citoyens prêts à affronter l’ennemi, de fierté de brandir le drapeau tricolore et d’entonner la Marseille « qu’un sang impur abreuve nos sillons », fierté partagée dans le monde entier, dans cette expression unanime rabâchée par les médias, je me suis senti un peu seul et honteux de ne pas pouvoir partager avec grandiloquence, cette solidarité. Le silence, pour moi s’imposait pour ne pas courir le risque de passer dans le camp de ceux qui ont perdu tout sens de l’humanité.

Et puis, je me suis dit que, finalement je partageais au moins une chose avec l’unanimité humaine : Le désir de faire vivre la Liberté. Rien ne doit nous empêcher de dire ce que l’on pense. Ce qui ne nous oblige pas à penser la même chose. Cette liberté qu’on voudrait nous voler, il faut la faire vivre. J’ai donc décidé d’écrire.

Mais écrire quoi ?

Il a fallu que je trouve les raisons qui puisse me faire comprendre pourquoi tant d’émotion a traversé mon corps quand j’ai appris le décès violent de Wolinski et l’absence d’une émotion pleine et sincère lors d’un attentat qui fait pourtant plus de cent victimes.

C’est que mon émotion n’a rien à voir avec le nombre de victimes. Ni pour personne d’ailleurs. Sinon, les réactions seraient identiques lors d’un accident d’avion. Combien de victimes dans l’avion russe, il y a quelques semaines, combien de victimes dans l’écroulement d’une usine au Bangladesh, il y a quelques années ? Le nombre ne fait pas l’émotion.

C’est que mon émotion n’a rien à voir avec l’origine de la mort, le fait que ce soit un attentat. Ni pour personne d’ailleurs.

Sinon, les réactions seraient identiques à chaque attentat. Qui se souvient de l’attentat à Beyrouth la semaine dernière ?

C’est que mon émotion n’a rien à voir avec le lieu de l’événement. Pourtant, c’est mon pays, la France, les victimes n’avaient rien demandé, elles ne provoquaient pas, elles vivaient, tout simplement. Mais les victimes des attentats perpétrés au Moyen Orient l’ont-elles réclamé ? Quelle différence entre une victime que je ne connais pas à Paris et une victime que je ne connais pas à Beyrouth, à Ankara ou ailleurs ?

J’aimais Wolinski, que je ne connaissais pourtant que par ses dessins. Voilà ce qui explique simplement mon émotion.

Scandalisé par le fait qu’il fut la cible de fous d’Allah pour avoir dessiné, je le suis aussi par le fait qu’on puisse être la cible de ces mêmes fous pour aimer le rock.

Mais mon émotion reste au niveau de tous les actes de barbarie. Elle est contenue parce que mal conseillère. Le sentiment qui couvre tous les autres au regard de l’évolution de ce monde, c’est celui d’une grande tristesse. Tristesse de voir s’évanouir les espoirs de construction d’un monde de justice et de paix. La paix ne pourra s’installer durablement que lorsque les hommes auront su répandre la justice. La justice sociale, la justice économique, la justice politique.

Les réactions affectives, émotionnelles peuvent être une réponse immédiate au choc provoqué par de tels événements. Mais elles ne me paraissent pas servir le progrès de l’humanité. L’unité de façade, la priorité suprême de prise en charge de ces événements sur toute autre considération favorise l’élargissement du pouvoir dominant sur les populations.

 

La marche pour le climat est interdite mais pas la COP21. On sait donc assurer la sécurité des dirigeants, pas de la population. La crise économique fait petite figure au regard de l’état d’urgence, les salariés sanctionnés d’Air France vont se retrouver seuls et les marchands d’armes se frotteront les mains.

Si je comprends qu’on pleure les disparus, cela ne doit jamais faire oublié que nous avons un monde à construire.

Et si nous voulons voir disparaître la haine, diminuer les souffrances, se développer la paix, la solidarité et la fraternité, nous devons passer par un changement radical des règles qui régissent nos relations, et en premier les règles économiques. Le capitalisme n’est pas le moins pire des systèmes. Il est celui qui conduit l’humanité à sa perte. La réduction drastique des inégalités et la lutte contre le changement climatique, deux domaines source de violence humaine, peuvent ouvrir la voie d’une paix durable.

Sans cela, nous aurons encore de quoi sécher nos larmes car chaque jour, davantage de morts injustes justifieront notre émotion.

C’est, en tout cas, ce que JEAN pense.

 

 

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