Elections européennes 2014

Commentaires fermés

26 mai 2014,

Si l’est une première chose qui change dans la vie politique française après le succès du Front National, c’est bien l’ambiance des soirées électorales. Fini les discours de victoire que s’acharnaient jusqu’ici à défendre aussi bien les vainqueurs que les défaits. Dans l’alternance des résultats électoraux entre la « droite » (aujourd’hui l’UMP) et la « Gauche » (qualificatif toujours employé pour désigner la coalition PS -PRG), chacun, quels que soient les résultats, trouvait des éléments de satisfaction et la soirée électorale était comblée de débats contradictoires, agrémentées d’insultes bienveillantes et plus ou moins polies entre les 2 camps.

Au soir du 25 mai, c’est la consternation générale. Ambiance de tristesse au vu des résultats. Une évidence incontestable : le parti que tous les courants politiques ayant participé au pouvoir au cours des cinquante dernières années ont rejeté en déclarant tout faire pour l’affaiblir, est arrivé en tête aux élections européennes. Une défaite cinglante, incontournable, incontestable.

Chacun y est allé de son mea-culpa. Nous avons tous une part de responsabilité, a-t-on entendu, mais surtout vous répondait l’écho. Le Premier Ministre, enfant d’exilés espagnols fuyant le fascisme, avait même l’air sincèrement touché lors de son intervention. Tous ont réagit comme s’il s’agissait d’une catastrophe naturelle imprévisible.

L’effondrement de l’usine, en Inde, il y a quelques mois, faisant des milliers de victimes parmi les travailleurs, salariés de sous-traitants des grandes marques textiles avec lesquels nous nous habillons tous, avaient été traité par les politiques et les médias de la même façon. Comme si cet horrible « fait divers » n’était pas prévisible, comme s’il n’était pas prévisible qu’à force de recherche de compétitivité, de réduction du « cout du travail », de délocalisation pour meilleure rentabilité, la sécurité des salariés ne saurait être mise en cause.

L’hypocrisie des pleurnichards qui s’offusquent du vote Front National est aussi évidente que leur pleine responsabilité dans ce résultat qu’ils ont construit eux-mêmes. Les piliers sur lesquels s’appuie le FN, l’attirance que peuvent avoir ces électeurs qui n’hésitent plus à dire fort leur fierté d’en être, reposent d’abord sur le fait que le discours du FN colle de plus en plus au constat que seuls quelques irresponsables contestent : L’Europe n’apporte pas le mieux vivre, la succession d’accès au pouvoir de la « droite » et de la « gauche » n’y change rien…

Dès ce soir du 25 mai, ce qui me frappe, c’est donc d’abord cette ambiance de grande tristesse et finalement de grand consensus comme jamais on n’avait pu le voir au soir d’une élection .

Une rupture s’est ouverte béante entre une grosse partie de la population (encore loin d’être majoritaire) et l’ensemble des commentateurs, politiques ou journalistiques.

Car, fait remarquable, les propos des journalistes, sans exception, étaient teintés de défense républicaine. Il y avait comme une certaine connivence entre les partis perdants et les journalistes se posant la question ensemble : Comment en est-on arrivé là ?

Par ailleurs, les vainqueurs sont restés plutôt réservés. Ils étaient au centre du débat, sans même intervenir. J’ai constaté une certaine sérénité de leur part, ils n’ont eu qu’à se réjouir en regardant travailler pour eux leurs adversaires. Hormis le discours fort de Marine Le Pen, ses représentants sur les plateaux de télévision n’ont montré aucune velléité, aucune arrogance particulière.  Tout se passait ce soir du 25 mai, comme si la France des commentateurs, politiques et journalistes regardaient ce qui s’était passé ailleurs, le parti vainqueur étant d’un autre monde. Pas un mot en direction des électeurs du FN, pas d’analyse des raisons profondes qui conduisent des salariés, des ouvriers, des retraités, des cadres, des paysans à voter pour le FN.

Face à cette déconcertante hypocrisie républicaine, la tristesse qui m’envahit n’est pas dans le résultat de ce 25 mai, au demeurant complètement prévisible . Qui pouvait penser que le PS allait faire un bon score à cette élection ? Qui pouvait ne pas imaginer que le FN récolte les fruits, non de sa campagne électorale, mais des discours, pratiques et décisions des gouvernants des 30 dernières années ? Cette apparente attitude quasiment unanime de la classe politique faisant mine d’être surprise par l’ampleur du « séisme », pleurant sur l’image de la France, craignant que les investisseurs soient repoussés par un Front National en pointe (comme si la finance avait peur du fascisme !), s’interrogeant sur l’affaiblissement de la place du Président français dans l’Union Européenne, apporte elle-même de l’eau au moulin du Front National. Seul contre tous, celui-ci voit se dorer son image de seule alternative aux politiques menées jusqu’ici et qui ont incontestablement échoué sur le plan social et vis à vis du bien être des peuples. Toute la soirée, comme un seul bloc, les « républicains » ont fait la démonstration que seul le FN était dans une véritable contestation de l’Europe. Alors que la situation économique et sociale se dégrade pour une partie de plus en plus nombreuse de la population, tous ont martelé qu’il fallait changer l’Europe sans jamais dire ce qu’il fallait changer. Tous ont dit qu’il fallait tirer les leçons d’une telle défaite, sans jamais dire quelle leçon. Pire encore, les tentatives d’explication, les comportements politiciens, les incohérences des discours ont sans doute contribué à convaincre du bien fondé des critiques faites par le parti Bleu Marine.

La droite s’est montrée particulièrement efficace dans l’approbation des thèses du FN. Jamais cette famille politique ne s’est montrée aussi divisée et contradictoire que ce soir du 25 mai. On y a entendu un Juppé cherchant l’unité avec « l’Alternative », le centre, dont les représentants ont tous immédiatement répondu par une fin de non recevoir. Un Juppé qui, pour combattre le FN a proposé la solution arithmétique : les voix de l’UMP ajoutées à celles de l’alliance UDI-MODEM, et hop, le Front National n’est plus le premier parti en France ! Bon, si on y ajoute les abstentionnistes, le FN, en fait, ne représente rien. Un commentateur a d’ailleurs ajouté très justement que 25% de 40% ça ne fait que 10% des électeurs. On peut ajouter que ça ne fait que quelques petits pourcentages de l’ensemble des français (seule, à peu près, la moitié a le droit de vote), et on pourrait aussi ajouter, pour ne pas faire plaisir au FN, l’ensemble de la population qui vit en France (c’est-à-dire les étrangers qui n’ont pas le droit de vote), et nous voilà rassurés. D’un autre côté, il ne faudrait pas faire le même calcul pour les autres partis respectables et notamment celui qui soutient le gouvernement actuel. Bref, au soir de la catastrophe de l’usine en Inde, Juppé aurait pu faire remarquer qu’au regard du nombre de salariés qui, dans le monde, travaillent sans que leur usine ne leur tombe sur la tête, cet incident n’est vraiment qu’un fait divers insignifiant.

Après un discours gêné, mais satisfait de JF Coppé, on a vu un Fillon attaquant directement la Direction actuelle de l’UMP. Puis se sont succédé d’éminents représentants de ce parti criant fort leur opposition, non pas au FN, mais à la Direction de leur parti, exigeant notamment la transparence des comptes.

Marine rit.

Concernant la « gauche » gouvernementale, après les pleurs, les larmes et les tons apparemment sincères, le discours est resté inchangé. « Ça ne va pas, les Français le disent, c’est pourquoi, il faut continuer sur la même voie ». Je ne sais pas s’il s’agit d’une disposition maladive et suicidaire des socialistes, mais il y a là quelque chose de pathétique.  Aucune critique des analyses du FN, aucune autre proposition que de continuer à faire ce qui fait le lit des thèses anti-européennes et xénophobes, aucune autre réponse que l’incohérente attitude qui consiste à répéter que le cri de colère des électeurs a bien été entendu en proposant de continuer dans la même direction.

Marine rit.

Concernant l’Europe, objet central des élections du 25 mai, les quelques journalistes et représentants politiques qui ont tenté d’en parler, ont centré leur discours sur le fait qu’on en parlait pas assez !

L’Europe, l’Union européenne, n’a pas une bonne image auprès de la population française. C’est un fait que le résultat du 25 mai démontre et personne ne le conteste. L’analyse développée ensuite est singulière, cependant peu nouvelle. Il s’agit d’une image faussée. Chacun, des socialistes à la droite, s’est acharné à démontrer, en responsabilisant les médias, que trop souvent l’Europe était présentée comme responsable de tous nos maux tout en tentant de dire toute l’importance qu’avait l’Europe dans notre vie quotidienne. Ainsi pour déplorer l’absentéisme, on regrette que les Français n’aient pas pris conscience du poids de l’Europe dans l’organisation de notre propre mode de vie, mais pour déplorer le vote « euro-sceptique », on déclare que la crise que nous traversons est due à notre manque de compétitivité, à nos choix économiques, à notre protection sociale. Les traités de Maastricht, de Lisbonne ne seraient donc pour rien dans nos lois, pourtant chacun reconnaît que 80% des règles économiques et sociales votées au parlement français sont des transcriptions de directives européennes. Les directives européennes s’imposent aux Etats membres, certes, mais ce sont les dirigeants des Etats membres qui donnent leur accord sur les directives. Les Commissaires ne sont pas élus, mais ils sont désignés par des élus, les chefs d’Etat. Autant de dispositions, de vérités qui permettent à chacun de s’exonérer de sa responsabilité quand les peuples expriment leur mécontentement. Prétendre pouvoir agir sur l’avenir d’ALSTOM en aillant ratifié le traité de Lisbonne est une tromperie, simplement.

Les attitudes des dirigeants nationaux émanent des odeurs d’hypocrisie qui peuvent justifier à elle seule le scepticisme de nombreux citoyens vis à vis d’institutions qui leur échappent.

Marine rit.

Autre idée développée ce soir du 25 mai : le résultat des élections en France n’aura finalement pas d’importance sur le plan européen.

Hormis l’influence de la France qui pourrait se défraîchir, passant d’une nation initiatrice du projet européen à une nation porte drapeau de la défiance à son égard, les résultats dans l’ensemble des nations de l’Union n’apportent pas de changement significatif. La conclusion est simple. Le peuple exprime sa colère, son désarroi, sa volonté de ne pas continuer dans la même voix et rien ne changera.

Le Président de la Commission, élu par le parlement européen sera certainement du même parti que le Président, désigné, actuel. Dans l’autre hypothèse, il pourrait être issu du PSE, le Parti Socialiste Européen, rien ne changerait non plus. Au dire des représentants de ces groupes eux-mêmes, lors de la soirée du 25 mai, droite et gauche socialiste se retrouvent sur la plupart des votes au parlement européen.

Marine rit.

Dans ce contexte où, de toute évidence, les politiques menées par la droite « classique » et la gauche socialiste deviennent de plus en plus similaires, donnant une fois de plus, toute la matérialisation, le sens, la réalité au slogan UMPS de Marine, dans ce contexte de mécontentement justifié du peuple, quelques journalistes constatent et interrogent le Front de Gauche sur son incapacité à attirer les électeurs mécontents, pourtant issus de milieux populaires. Salariés, retraités se sont détournés des partis qui étaient sensés les représenter. Ce n’est pas le cas en Grèce ou la « vraie gauche », avec des propositions sociales et solidaires, fait le score du FN en France. Bonne question. Pierre laurent, pas plus que Jean Luc Mélanchon n’ont donné l’impression d’avoir pioché le sujet.

Pourtant, des éléments de l’Histoire apportent quelques bribes de réponse. Le Parti Communiste a toujours jugé utile de s’allier aux socialistes pour accéder au pouvoir et pousser les réformes sociales qu’il proposait, croyant en sa capacité d’influer sur les décisions que prendrait le gouvernement. Fort de sa position à la sortie de la seconde guerre mondiale, et après avoir fait la  preuve de son intégrité et de sa sincérité, après avoir réussit à imposer, dans un contexte particulier d’après guerre, des réformes sociales extrêmement importantes (la Sécurité sociale, les nationalisations, la retraite solidaire…), les communistes, après la rupture avec les gaullistes, ont souhaité participer aux gouvernements menés par les socialistes sans entrevoir, sans admettre que le premier objectif des socialistes étaient de réduire l’influence du Parti Communiste. Chargé de l’histoire des pays de l’Est qu’il a trop longtemps soutenu, le Parti communiste n’apparaît plus comme une alternative fiable aux politiques libérales. On se souvient et les français se souviennent surement des privatisations en chaîne sous les différents gouvernements Mitterrand, menées par des ministres communistes, on est loin de la création des congés payés en 1936 et de la Sécurité Sociale en 1945.

Par ailleurs, après que le Front de Gauche ait bien marqué son opposition au gouvernement Ayrault, la recherche d’entente et d’accords au moment des élections municipales avec le Parti Socialiste a remis le doute sur sa capacité à faire une autre politique. Le Front de Gauche n’apparait pas comme une réelle alternative parce qu’il fait partie des familles politiques qui ont participé à la gouvernance de la France dans la dernière période. Les Verts sont victimes de la même erreur stratégique.

Enfin, pour faire un peu dans le psychologique, la gauche anticapitaliste doit dépasser des tabous, des peurs, des blocages. Dans le paysage politique, dans les médias, à force de vouloir se démarquer du FN apparemment rejeté par tous (sauf par 25 % des électeurs qui se sont exprimés ce 25 mai !), à force de vouloir apparaître comme le rempart le plus efficace à la montée du FN, l’attitude permanente est de tenter de montrer qu’on n’est en rien en accord avec ce parti et que les autres « adversaires politiques » y ont des points de vue communs. L’accord de point de vue sur un quelconque sujet avec le FN est interdit et quand, visiblement, une position peut paraître semblable, on l’atténue au plus vite. Pourtant, entre la gauche anti capitaliste et le FN, il y a des mots, des positions, des constats similaires. Ils sont similaires parce qu’à l’évidence ils sont le reflet d’une réalité incontestable, d’une réalité dont la population est parfaitement consciente.

Les partis, et particulièrement ceux de la gauche anticapitaliste, s’interdisent d’analyser le bon score du FN à travers la justesse  de certains de ses constats. La domination de la finance, le traité transatlantique, l’organisation anti démocratique des institutions européennes, la misère qui se développent, les miséreux qu’on n’entend pas, personne n’ose dire dans un débat, « je suis d’accord sur ce point avec le Front National ». Au contraire, dès qu’un interlocuteur emploie un mot utilisé par le FN, il est accusé d’extrémiste. Invitée d’une émission télévisée Rama Yade, dirigeante du parti centriste, tentait d’expliquer en quoi l’alliance composée de l’UDI et du MODEM pouvait être une alternative aux politiques actuelles. Une journaliste l’interpelle : « pour vous, les politiques menées par la droite ou la gauche sont semblables… ». Réponse de Rama Yade, visiblement en colère : « Pourquoi développez-vous les thèses du Front National ? ».

Sans doute faut-il ne pas avoir peur de dire « je suis d’accord avec le FN sur ce point » pour pouvoir ensuite démontrer en quoi ses solutions sont stupides et inefficaces. Un fait est certain, dans cette soirée électorale, je n’ai rien entendu qui puisse mettre le doute dans la tête d’un électeur du FN. Pas un mot sur les thèses xénophobes, pas un mot sur la nécessité de réduire les inégalités et développer la solidarité, pas un mot pour défendre la nécessité des impôts, outils indispensable de justice sociale, pas un mot sur les dividendes versés aux actionnaires, pas un mot sur la nécessaire solidarité des peuples entre eux pour gagner la justice sociale partout, seule voie contre les délocalisations, pas un mot sur la fraternité des peuples, pas un mot d’humanisme, mais des larmes, des cris d’une douleur inconvenante et une grande tristesse, la mienne.

Je suis triste, d’une soirée triste. Cette tristesse est alimentée par une quasi certitude. Le comportement des dirigeants politiques ne va pas changer. Rien ne s’est passé, tout doit continuer comme avant. Et pour cause. Le pouvoir est entre les mains d’une caste habile et puissante. Le capitalisme tend des pièges énormes aux populations sous des formes diverses. La division des salariés, le développement du goût de l’argent facile, le développement du désir de s’en sortir seul, sans les autres, voire contre les autres, la diffusion de réponses simples et simplistes aux problèmes complexes. Le front National est l’un de ces outils. Il y en a bien d’autres.

Ce soir, je n’ai pas le moral car j’ai peu d’espoir de voir prochainement changer les choses. Aux prochaines élections le Front National fera un bien meilleur score et chacun en tirera les leçons…

J’ai le moral si bas que je succombe à terminer ce texte par une citation (déjà utilisée par ailleurs) de l’éminent socialiste Gérad Filoche s’adressant aux socialistes :

  • Ne me dites pas qu’il faut faire des « colloques » pour mobiliser contre le FN ! Si vous voulez battre le FN, plutôt qu’un colloque, augmentez les petites retraites au lieu de les baisser ! Ce qui va arriver ce sont des Brignoles à puissance 10, à puissance 100. Ecoutez, écoutez moi, je ne sais comment vous le dire, mais écoutez avant qu’il ne soit trop tard. J’étais là en 1994 quand les leçons furent tirées de la déroute électorale de 93. J’étais là et je me rappelle après le 21 avril 2002 quand il a été dit « on aurait du réagir avant, tirer le signal d’alarme avant » ? Je le tire ! Maintenant ! Maintenant ! Je vous le dis, on recommence, en pire, car on dirige tout en France aujourd’hui, la France est à gauche et on n’aura plus rien ! C’est irréaliste, on fait le lit de la défaite. Alors qu’il y a tant a faire pour un vrai changement réaliste, possible, à portée de main, dans l’unité de la gauche et en s’appuyant sur le salariat, sur notre électorat.

En tout cas, c’est ce qu’il en pense, et Jean pense la même chose.

Les commentaires sont fermés.