Réponse de Jean à sa cousine.

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Ma Chère Cousine,

Sans doute en colère à l’annonce du rapport MOREAU concernant les retraites, tu me fais suivre un mail qui circule, comme tant d’autres, sans date ni référence à son origine. Je me résigne à l’idée que tu aurais pu en être l’auteure.

Je le lis donc avec attention et, très vite, je partage avec toi les sentiments qu’engendrent les politiques sociales qui consistent à reporter sur les populations innocentes, le résultat d’une gestion économique mondiale désastreuse.

Ainsi, dans le texte que tu m’envoies, sont énoncés les mesures que préconise la Cour des Comptes qui part du principe (comme le rapport MOREAU) que les retraités ont enfin atteint -voire même dépassé- le niveau de revenu des actifs. Elle préconise donc de les faire raquer. Fini le « chouchoutage des anciens ».

S’en suit une liste de suppressions d’«avantages fiscaux» dont bénéficient aujourd’hui les retraités.

Jusque là, je suis de tout cœur avec toi et j’apprécie l’humour grinçant de la fin de la première partie qui note « Autre injustice , on a plus de patrimoine à 70 ans qu’à 30 ans…. c’est dingue non ? ».

Dans la partie suivante, le texte prend alors une toute autre tournure. Comme une réponse à l’attaque sur les retraites, tu listes les vrais coupables . Et on retrouve pêle-mêle les élus, les fonctionnaires, les régimes spéciaux, les journalistes avec parfois quelques commentaires.

Là, ma Chère Cousine, je te dis, attention, tu te trompes.

D’abord les journalistes ne sont pas à mettre tous dans le même panier.

En effet, si la quasi totalité de la presse est aux mains des puissants de ce monde, la plupart des journalistes essayent de faire leur travail correctement. Cependant, il est vrai, certains d’entre eux, rémunérés de façon honteuse, correspondent à ta description. Les journaux de 20h sont plein de journalistes et experts à la solde du pouvoir, je te l’accorde. Mais bizarrement, c’est leur discours que tu reprends. Combien de fois avons-nous entendu dans les journaux nationaux (télévisés ou non) désigner, notamment, les régimes spéciaux comme LA grande injustice à éradiquer !

Je crois, ma Chère Cousine, que, pour te forger une opinion plus juste, je peux te conseiller d’avoir des lectures croisées et ne pas te laisser bercer par le discours ambiant diffusé par les médias que tu critiques.

Crois-tu sincèrement, Chère Cousine, qu’en réduisant les droits des fonctionnaires, tu auras un centime de plus sur ton bulletin de pension ? Personnellement, j’ai la réponse et je te la propose.

Je ne nie pas qu’il y ait des différences entre le régime général et le régime de la fonction publique ou les régimes spéciaux (d’où leur nom d’ailleurs), je ne nie pas non plus que GLOBALEMENT, les régimes spéciaux sont plus favorables que le régime général . Si ce n’était pas le cas, personne ne se battrait pour les garder. Et c’est parce qu’ils sont meilleurs, que les militants sociaux, les organisations syndicales dignes de ce nom revendiquent un alignement vers le haut et non vers le bas !

Mais attention, ma Chère Cousine, à écouter trop les journalistes « chouchoutés par le pouvoir » comme tu dis, tu risques de dire des bêtises. Ainsi tu vises « ceux qui partent avec 75% du salaire des 6 derniers mois, alors que d’autres partent avec 50 % du salaire moyen des 25 dernières années » . Si la référence aux années est juste, je crains que ce ne soit pas le cas pour les taux. As-tu vérifier que ce que répètent à tour de voix et d’images les journaux télévisés ne serait pas pur mensonge ? En effet, il est ici comparé le taux de remplacement des régimes spéciaux (75% qui représentent la totalité de la pension) avec le taux de remplacement du régime général (50%) sans tenir compte des retraites complémentaires, lesquelles font accéder à un taux de remplacement similaire aux autres régimes. Le rapport MOREAU qui vient d’être remis au gouvernement pour préparer la prochaine réforme, préconise avec force la modification du calcul des pensions pour rapprocher les régimes spéciaux du régime général en ces termes, je cite : « Les taux de remplacement actuels étant similaires entre secteur privé et secteur public, l’objectif d’un changement du mode de calcul n’est pas de réaliser des économies budgétaires, mais de favoriser la lisibilité et la fixation d’objectifs communs aux régimes.(Paragraphe 2.2.2. page 132 du rapport)

Preuve est faite que si cette préconisation était suivie, tu ne toucherais pas un centime de plus et la question du financement des retraites ne serait en rien résolus.

Ce qui est inquiétant, car tu n’es évidemment pas la seule à penser de cette façon, c’est que, plutôt que de s’unifier pour désigner les vrais acteurs de la crise, le peuple est appelé sans cesse à trouver en lui-même les responsables des maux qu’il subit, laissant dans une paix royale ceux qui profitent d’un pouvoir exorbitant que leur confère leur compte en banque et que la crise n’empêche pas de se promener en yacht, d’acheter ou de vendre des usines avec la main d’œuvre, d’acheter des iles, de continuer à grossir leur patrimoine en exploitant excessivement la terre et les humbles gens (ainsi que les Jean humbles).

Chère Cousine, tu te trompes de camp et je ne t’en veux pas. Je sais que beaucoup de mes compatriotes ne se posent pas trop de questions et acceptent rapidement les réponses les plus simples, elles sont répétées si souvent.

Ton texte ne s’en arrête pas là et, lancé dans la même logique, tu continues la liste des coupables par tous ceux qui t’entourent et qui « ne seraient pas comme toi »

Tu cites donc les bénéficiaires du RSA et de la CMU et bien sûr pour aller jusqu’au bout… « tous les assistés venus d’ailleurs. »

Le boucle est bouclée.

Ainsi ceux qui coutent cher, ceux qui creusent le trou de la Sécu, ceux qui sont à l’origine de la « crise » seraient donc, selon toi,  les pauvres et surtout les étrangers.

Personnellement, je ne vois guère de différence entre un pauvre français et un pauvre immigré, comme je ne vois pas bien la différence entre un Français puissant détenteur de capitaux et un étranger puissant détenteur de capitaux.

Je crains que les différences ne soient pas là où tu les vois.

Certains se battent pour leur propre richesse, d’autres militent pour la solidarité,  la justice, l’égalité, l’émancipation. Certains pensent humanité, quand d’autres ne voient que leur patrimoine. Entre le respect de l’autre, aussi différent soit-il, et le rejet, la division, il y a autant de différence qu’entre la paix et la guerre. Il y a ceux qui possèdent et ceux qui n’ont que leur force de travail pour vivre. Il y a ceux qui dominent et qui gouvernent le monde, une minorité, et ceux qui en subissent les conséquences, la grande majorité des populations. Les retraités du public et du privé, les « bénéficiaires » du RSA, de la CMU, les sangs abris font tous partie de cette majorité. Qu’ils soient de culture ou de religion différentes, qu’ils soient nés ici ou ailleurs, ils ont tous en commun, même s’ils n’en ont pas tous conscience, l’appartenance à cette même classe sociale qui n’est en rien responsable de la situation économique.

A ne pas vouloir regarder comment marche le monde, comment il est dirigé et par qui,  comment sont faites les lois et pour qui, à ne vouloir voir que soi-même, on risque de tout perdre. Car c’est de la solidarité que naîtra le mieux vivre

La première des inégalités à éradiquer est celle du pouvoir et donc de la liberté.

Quand c’est le compte en banque qui donne cette liberté, toute réduction d’inégalité passe par un partage équitable des richesses.

Or, dans notre monde, aucun des individus faisant partie des 10% des plus fortunés de la planète ne peut prétendre avoir acquis sa richesse par son seul travail quand d’autres, même en travaillant dur, restent dans la pauvreté.

S’il y a des colères justifiées, Chère Cousine, ce sont celles qui se tournent contre la misère contre ces injustices que tu t’apprêtes à dénoncer : Faire payer aux victimes les frais de réparations d’une crise dont les auteurs paraissent innocents.

A condition toutefois de bien identifier les deux parties.

C’est peut-être contestable, mais c’est pas forcément idiot.

C’est, en tout cas, ce que Jean pense.

 

 

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