L’expert et le patrimoine.

Commentaires fermés

Encore une nuit agitée. Hier soir, je me suis penché sur mon patrimoine.

A la publication du patrimoine de nos ministres, les commentateurs, les experts économistes ont cherché à produire des analyses, toujours aussi pertinentes et désintéressées. Des experts, quoi, des gens qui savent ce qu’il faut en dire, ce qu’il faut en penser.

En fait, pas facile de critiquer. Bien que le gouvernement comporte plusieurs millionnaires, la plupart des ministres ont finalement déclaré un patrimoine pas très éloigné, disons, de la classe moyenne. C’est plutôt rassurant, si on leur fait confiance (???). Et pour les plus nantis, l’expert indépendant et porteur des valeurs qu’il ne dévoilent toujours pas, s’interdit toute réflexion tant il devient odieux de critiquer les riches sur les antennes de télévision.

Alors quoi dire s’interroge l’expert de BFMTV.

Il a d’abord émis l’idée qu’ils n’avaient pas tout dit, les ministres, mais en toute légalité ! Et l’expert de citer quelques exemples dont, je n’en cru pas mes oreilles, celui-ci : « … ils ont pu faire une donation et du coup, ayant perdu leur qualité de propriétaire de ce patrimoine, ils ne sont pas dans l’obligation de le déclarer ! ».Je me suis dit qu’il avait raison, l’expert. Et tous les repas qu’ils ont mangés au restaurant, tous les voyages qu’ils ont fait en avion dans les îles ou les paradis, tous les livres qu’ils ont lus (on ne sait jamais), tous les films qu’ils ont vus, tout le carburant qu’ils ont consommé et tous les cadeaux qu’ils ont fait à leur conjoint ou leurs enfants, tout ça ils ne sont pas obligés de le déclarer ? C’est vraiment mal foutu la loi, on est quand même loin de la vraie transparence.

A l’écouter, je me suis dit qu’enfin, il y avait un commentateur critique bien avisé qui savait faire du journalisme d’investigation. Je l’écoutai donc avec encore plus d’attention.

Enfin, l’idée géniale lui vint (il est expert, je vous dis). Plutôt que de se concentrer sur le contenu de ce patrimoine qui n’intéresse personne, l’expert se penche sur sa gestion. Et la réponse tombe sans ambiguïté.

C’est clair, nos Ministres sont de mauvais gestionnaires laissant poindre dans l’esprit de tout téléspectateur le doute dont je fus moi-même atteint.

Mais à qui avons-nous donc confié la gestion de notre patrie ?

Jusque là, Jean pensait autre chose. La politique, c’était pas simplement gérer un patrimoine. C’était organiser la société pour que les hommes, les femmes, les enfants et autres vieillards puissent vivre harmonieusement ensemble et résoudre les difficultés auxquelles est confronté l’humanité comme les inégalités sociales, politiques, économiques, la maladie, les accidents naturels, le mal logement, la faim, que sais-je encore ? Me voilà fort déçu.

L’expert, en fin pédagogue, jouant un rôle formateur, explique ce qu’est ‘bien gérer un patrimoine’ : « On le sait, la règle à appliquer est la suivante : on enlève son âge à 100 pour calculer le pourcentage du patrimoine qu’il faut placer en actions. Par exemple, si on a 40 ans, ça donne 60% du patrimoine en actions. ».

Belle leçon d’arithmétique.

J’attendis la démonstration, mais point n’est venue. Quelques éléments d’économie aurait peut-être suffit à comprendre. Mais une évidence ne se démontre pas. La pensée universelle n’a que faire d’arguments. C’est normal, le rôle de formateur n’est pas de former, mais de formater.

Ainsi, gérer, c’est avant tout, placer son argent en actions et ainsi faire fructifier son patrimoine sans rien faire, en s’appropriant le travail de ceux qui, par leur labeur, ne reçoivent qu’une partie de ce qui leur est dû. Zut, me dis-je, je dois pas être bon gestionnaire.

Une idée me traversa l’esprit un instant. A 60 ans, je pourrais placé 40% de mon patrimoine en actions révolutionnaires pour, en premier lieu, faire taire les experts. Mais cette leçon de gestion m’interrogea promptement sur celle de mon propre patrimoine. Il me vint donc le besoin de m’y pencher et de faire l’inventaire de mes richesses.

Une maison achetée 50 000F (environ 8 000 €), une part d’une autre non encore payée, une voiture de 4cv fiscaux de 9 ans, un frigo, une moto achetée 1 500€, quelques chemises et pantalons, un ordinateur dont l’obsolescence programmée est dépassée, un caméscope et un appareil photo numérique offerts par mes anciens collègues à mon départ à la retraite… et…et… mes yeux n’en croient pas leurs oreilles… des actions GDF SUEZ !

Ah, finalement, je suis peut-être un bon gestionnaire.

Oui, suivant l’exemple exemplaire de nos Ministres et en premier celui de Monsieur Cahuzac, j’avoue à tous mes lecteurs, dont certains me croyaient anticapitaliste, ma faute et ma très grande faute. Je vous demande pardon.

Actionnaire, je suis. Presque par la force, je suis devenu actionnaire de mon entreprise GDF SUEZ par inadvertance, lors d’une attribution d’actions gratuites aux salariés que j’ai refusées (comme celles d’EDF) mais ici hors des délais. Je me retrouve donc propriétaire malgré moi de 5 actions GDF SUEZ.

En terme de patrimoine, je ne sais pas trop ce que cela représente. Le capital de GDF SUEZ est composé d’un peu plus de 2 000 millions d’actions, j’en détiens donc 5 deux milliardièmes. J’ai cependant un peu honte de toucher des dividendes, tirés du travail de mes anciens collègues et de mes concitoyens « clients » de GDF SUEZ. Pour rassurer ma conscience, je reverse à mon organisation syndicale le jus précieux de ce fruit défendu.

Le Conseil d’administration propose à la prochaine assemblée générale de verser 1,5 € par action en dividende pour l’année 2012. Je vais donc m’enrichir -de manière injuste selon moi- de 7,5 €. Vais-je échapper à l’ISF ?

Jusque là, hormis la confession douloureuse que je viens de faire et qui montre combien chaque citoyen peut être pris dans les mailles du filet, je n’ai pas évoqué les raisons de mes souffrances nocturnes.

C’est que, comme par habitude, je ne m’en arrête pas à mes premières impressions. J’épluche.

Comptons ensemble…

2,2 milliards d’actions à 1,5€… 3,5 milliards d’euros de dividendes seront distribués aux actionnaires pour l’exercice 2012 !

Ce montant représente 4 fois les bénéfices engrangés en 2012 par l’entreprise et plus de 9 fois la masse salariale pour le même exercice.

Être actionnaire de GDF SUEZ donne au moins cet avantage. Celui d’avoir des chiffres indiscutables puisqu’ils sont communiqués en préparation de l’assemblée générale des actionnaires.

Comme disait les directions d’EDF GDF à l’époque du changement de statut de ces entreprises « la privatisation, c’est bon pour les clients et pour les salariés ». Nous répondions : « C’est surtout bon pour les actionnaires ! »

Mais on n’a pas le droit de critiquer les riches, qui ne sont finalement que de bons gestionnaires…

« Et pourtant, elle tourne », a dit Galilée.

Et pourtant, la concentration de la richesse financière est bien le mal dont il faudrait se défaire.

C’est en tout cas, ce que Jean pense.

 

 

 

Les commentaires sont fermés.