Le décroissant au beurre.

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C’est pas dimanche, mais c’est Noël. J’ai donc droit à un croissant au beurre. En lisant mon mensuel « La Décroissance », éditée par les « Casseurs de Pub », je trempe mon croissant au beurre dans mon café bio et équitable. C’est normal, c’est Noël, moment de fraternité entre tous les hommes de la terre. Enfin, tous ceux qui fêtent Noël. Il a du boulot, le Père Noël. Dans nos sociétés plurielles, il faut qu’il sache tenir compte de tous. Ceux qui croient – en général les enfants- , ceux qui n’y croient plus mais qui voudraient encore y croire – en général des utopistes-réalistes- , ceux qui se sentent agressés par ce qu’ils désignent comme un signe ostentatoire d’une religion qui n’est pas la leur.

En fait, Noël, moment de fraternité, est surtout la marque d’une religion partagée par la quasi totalité de la population : la religion de la consommation.

Si la messe de minuit, manifestation manifestement religieuse est encore vivante et retransmise par notre télévision d’État républicain et laïque, peu nombreux sont les chrétiens qui s’y déplacent et seuls quelques uns, n’ayant pas le courage de sortir ou dans l’impossibilité de se déplacer suivent attentivement ce rite à travers le petit écran plat. Les autres préfèrent les petits plats sans écran.

La vrai messe a déjà eu lieu.

La messe d’une religion unique devenue commune aux chrétiens, musulmans, juifs et autres athées.

L’heure de la prière a sonné.

Toutes les chaines de radio et de télévision, tous les journaux, partout aux entrées des agglomérations, les boîtes aux lettres, normalisées par la poste ou électroniques, ensemble depuis plusieurs semaines font résonner les cloches des églises, l’Adhan des minarets et le Shofar. Tous et toutes annoncent dans une symphonie bien orchestrée le jour du Kippour, jour du jugement et du pardon d’avoir cru à un autre dieu que celui désormais unique et partagé par tous.

Comme des mosquées, des églises, des synagogues, les nouveaux édifices religieux illuminés rassemblent une foule immense et hétéroclite qui finit par s’y engouffrer.

S’y côtoient les hommes, les femmes, les enfants. S’y coudoient des blancs, des noirs, des immigrés, des gens de gauche et des extrémistes de droite, des hétéros et des homosexuelles, des smicards et beaucoup d’autres smicards, des travailleurs et des chômeurs. Comme du haut d’un prêchoir, les haut-parleurs distillent chants religieux et textes à la gloire du dieu rassembleur. Les disciples choisissent leurs offrandes, cadeaux pour leurs proches et ceux qu’ils aiment.

Ite missa est.

A la sortie, devant le bénitier, chacun pratique le véritable geste d’amour, la véritable offrande. Le rite ultime de la carte de fidélité présentée à l’enfant de chœur, délivre le fidèle d’une longue et interminable attente.

En laissant mon saint esprit défiler ces images, j’ai aussi laissé passer ma chance.

Mon café bio équitable a maintenant refroidi et le croissant au beurre, bien trempé, s’est réduit à une minuscule miette entre mes doigts, le reste est dilué au fond du bol.

Alors je me reprends et je reviens les pieds sur carrelage (même dans les anciennes fermes, les sols ne sont plus en terre).

Moi, je ne vais pas dans ces églises et je consomme équitable, me dis-je. Bon, d’accord, le café, il vient de loin et je ne suis pas sûr qu’il soit venu en pirogue. Avion, bateau, camion, quel que soit le mode de transport, un salarié a bien donné de sa force de travail et un patron fait du profit pour que je puisse l’avoir dans ma tasse, que je me dis…

Aïe, aïe aïe ! D’autres questions viennent se bousculer autour de mon bol et dedans, c’est le tourbillon. Et cette bulle sur mon café, comme une réflexion :

On n’a bien du mal… non…, je ne veux pas parler des autres, mais seulement de moi, j’ai moins de chance de me tromper… J’ai bien du mal à être complètement, entièrement, tout à fait, exactement, totalement… comme je voudrais que les autres soient.

C’est Noël, je crois qu’il vaut mieux que je retourne me coucher, en attendant le prochain office.

En tout cas, c’est ce que Jean pense.

 

 

 

 

 

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